LES CORNETS 

Venture, comme dans bon nombre de familles de paysans au siècle dernier, était le énième enfant d’une couvée de neuf dont il semble qu’ils aient été pour la plupart des garçons, car je n’ai connu dans mon enfance, que des grands oncles.
         Peut-on imaginer le noir tableau que composait alors une famille bressane à la fin du 19ème, où plus de dix personnes vivaient ensemble dans deux huteaux, entassés les uns sur les autres, le jour comme la nuit, où la femme à peine délivrée d’une première couche, en amorçait aussitôt une seconde, sans dételer pour autant des tâches ménagères et des travaux des champs. Fallait-il avoir la santé ! Les nourrissons d’alors, ficelés jusqu’aux bras dans de durs langes de toile qui tenaient plus de la camisole de force que du drap, interdisant tout mouvement, étaient parqués, faute de berceaux de bois ou d’osier, dont chaque famille ne possédait qu’un exemplaire, dans les vastes tiroirs des bas d’armoires, où, tout petits, ils pouvaient même tenir à deux.
Comment nourrir cette marmaille ? C’est ainsi que Venture, mon grand-père, comme tous ses frères avant lui, était loué dès l’âge de sept ans, chez un voisin plus riche que n’étaient ses parents, pour garder les vaches. Ainsi au moins, le pain quotidien lui était assuré, ou à défaut de pain, le gauté ce lourd gâteau de seigle que l’on cuisait dans toutes les fermes et qui a sauvé les bressans de la famine.
          Petit vacher, éloigné des siens dès l’enfance, quelle a été sa vie ? Comment a-t-il été traité ? Bien, on peut l’espérer si le hasard le dépose chez de braves gens, mais je ne sais rien d’autre de lui sinon qu’il était doté d’un caractère formidablement joyeux et d’une énergie peu commune. On sait les bressans durs à la tâche et mon grand-père devait en être un bon échantillon, court sur pattes et rondouillard, il n’avait jamais de repos. Je ne l’ai vu assis qu’à table pour y expédier sa soupe au lard sans traîner et s’en retourner à son travail au plus vite, y entraînant ses fils qui n’avaient que le temps de replier leurs couteaux, ce couteau qui ne quittait jamais la poche du pantalon de velours ou de coutil bleu du paysan.

Je ne sais rien de son enfance, de sa vie de jeune homme et de ses épousailles avec Victorine, puisque je ne les ai connus qu’en tant que grands parents.
Quelle somme de travail a t-il fallu abattre, pour, qu’à l’âge où je les retrouve, car je vis mon enfance sous leur toit, Venture et Victorine soient devenus propriétaires d’une bonne ferme sur la commune de Ste-Croix, au lieudit « Les Cornets », une ferme qui compte deux corps de bâtiments vastes et profonds, entourés d’une quinzaine d’hectares de terres d’un seul tenant ? Un travail surhumain, que Venture a pu accomplir à cause d’une santé peu commune forgée à la dure, derrière les troupeaux qu’il avait menés par tous temps à travers prés et champs, au service des autres. On ne l’a jamais vu malade… Il fallait être mourant alors, pour se permettre de rester au lit … Peut-être devait-il cette belle santé à la sévérité de ce régime d’enfance, qui n’était fait que de pain, de gaudes, de bouillies de millet et de baton (babeurre), qui pouvait remplacer l’eau comme boisson, et comme dirait Monsieur Molière, « faisait aller le ventre ». 

Venture est le diminutif de Bonaventure, un prénom que tout le monde a oublié depuis longtemps et que je n’ai vu porter qu’à mon grand-père sur toute la commune, bien que les Arthur, Emile ou Jules refassent surface maintenant dans nos calendriers. Ce nom lui allait bien et lui a porté chance car sa vie a été belle et riche, non pas d’argent, car il n’en n’avait guère et j’ai toujours vu son porte-monnaie de cuir râpé, bien flasque, mais riche du travail accompli à la seule force de ses bras qui savaient tout faire et ne lâchaient un outil que pour en reprendre un autre, ne s’octroyant jamais de répit. 

Ainsi, Victorine et Venture, eurent comme dans les contes de fées, beaucoup d’enfants, Jules, Marcel, Roger et Louis, une aubaine d’avoir autant de garçons à mettre aux champs aussitôt qu’ils tenaient tout seuls sur leurs jambes, et dans ce lot d’enfants, une seule fille, ma mère Irma, dont je vous laisse imaginer l’ouvrage auquel, toute jeune, elle allait devoir faire face pour aider sa mère à entretenir la maison, le linge et assurer les repas quotidiens qui réunissaient sept à huit personnes à chaque tablée. J’y reviendrai. 

Venture, à l’aide de ses garçons, mène de main de maître sa maison. Ses fils étaient-ils pour cela, payés autrement que par l’argent de poche qu’il fallait bien leur donner pour aller le dimanche aux fêtes de village, boire un coup et faire danser les filles ? On ne se posait pas trop de questions alors, sur l’exploitation des siens par le chef de famille. Il y avait du travail, il fallait le faire le mieux et le plus vite possible et s’aider les uns les autres comme le disait le curé à la messe du dimanche, c’était dans l’ordre des choses.
         C’est ainsi que j’ai toujours vu mon grand-père, non pas marcher, mais courir. Il courait tout le jour d’un bout à l’autre de la cour, de la grange à l’écurie, du four à la maison, d’un appentis à l’autre, de la soue à cochons à la chaudière, des seaux à la main pour abreuver le plus grand nombre possible d’animaux à la fois…Et même, souvenir qui me fait encore sourire, il courait derrière le troupeau de vaches laitières, lorsqu’il les lâchait de l’écurie pour traverser l’espace entre la cour et le pré en face, où elles allaient paître, car elles avaient l’affreuse habitude, sitôt la porte franchie, de lever la queue et éclabousser de leurs bouses bien molles, toute cette étendue que mon grand-père s’échinait à tenir très nette avec le balai de noisetier qui montait la garde à l’entrée de l’écurie.
            Il courait derrière, accélérant la ruée de vaches, à grands coups de trique, pour limiter les dégâts durant la traversée. Ce spectacle réjouissait la gamine que j’étais, tout autant que la « montée » du taureau sur les vaches qui me paraissait être la chose la plus naturelle qui soit. Mon grand-père avait des reproducteurs et les vaches des fermes voisines étaient amenées chez nous à la saillie. Je trouvais cette gymnastique tellement normale puisque ça arrivait souvent et c’était rigolo, que je me demandais pourquoi diable, ma mère me faisait rentrer à la maison pour échapper à ce spectacle, qui se donnait au beau milieu de la cour, ce qui pour moi n’avait rien d’étonnant et ne déclenchait même pas ma curiosité !
          Cela aussi sans doute, devait être dans l’ordre des choses.
          Du grand matin à la nuit tombée, la ferme vivait donc dans une perpétuelle effervescence, d’une saison à l’autre. 

LES LABOURS
       
Les travaux de la terre commençaient par les labours, tous faits à bras d’homme, à la charrue à un seul soc entraînée par la jument ou une paire de bœufs que mon grand-père eut pendant un temps. Il fallait de la poigne pour peser de tout son poids sur les manches de bois et creuser au plus profond possible les sillons de terre glaise. Hue, Dia, Ho ! Les hommes s’y relayaient en poussant des jurons les plus virulents possibles, appelant à leur aide des Dieux vains, qui au plus profond des cieux où ils étaient censés être, n’avaient cure de la peine que prenaient les hommes pour retourner la terre qui leur donnerait du pain. Conduire les boeufs m’incomba un temps. Cette tâche aurait dû me remplir de fierté, mais la lenteur de l’attelage me mettait des fourmis dans les jambes et je faisais très mal ce travail, laissant entre eux et moi une distance qui les laissait désorientés et mettait en fureur le laboureur. Unique petite fille de la maison, j’échappais à la sévérité de ce grand-père qui ne l’exerçait pas sur moi.
       Après les labours, le passage de la herse qui émiettait la terre, les semis, le rouleau passé proprement pour aplanir les sillons, savez vous que mon grand-père « levait les têtes de piattes » à la main ? Plus personne de nos jours, ou seulement les descendants comme nous de cette race de travailleurs et qui les ont vus à l’ouvrage, ne savent ce que ce terme signifie. (les piattes étant le nom patois des sillons).
         A la pelle, Venture et les fils qu’il avait sous sa férule, aplatissaient l’une après l’autre, les têtes de sillons et rectifiaient à la main, tout au long de la labourée, une rigole bien plate pour le ruissellement des eaux, ce qui donnait au champ, la netteté d’une allée de jardin. Cette minutie ferait bien rire les conducteurs de Massey Fergusson, de nos jours….

LES FOINS
       
C’est à la main également que se fauchait le long des buissons, qui de ce temps clôturaient tous les prés, un espace assez large pour y faire passer la faucheuse mécanique, au moment de couper les foins. Quel progrès cette faucheuse qui mordait le pré de ses dents d’acier sans effort, abattant le travail de trois hommes à la fois, couchant sur le bras de fer, un bel andain bien net… Avant cela, c’était par files, légèrement décalés les uns des autres, que les faucheurs, en gestes amples, abattaient les hautes herbes, alors fleuries comme des gazons japonais d’espèces colorées, maintenant disparues… Qui se souvient de la « tulipe à la jaquette » ? Une sorte de jacinthe sauvage de couleur violette, tachetée de blanc, des nielles roses, des myosotis étalés en tapis bleus et roses, et des fleurs de lotier, qui ressemblent aux gueules de loup miniatures et bien d’autres que l’on ne retrouve plus nulle part…. 

A la saison des foins, la journée commençait au petit jour. Les femmes étaient debout les premières pour démarrer le feu du poêle noir à trois trous où bouillait ensuite à longueur de jour, une grande marmite de fonte bien culottée, qui maintenait l’eau chaude pour les besoins des hommes et des animaux.
         Le café était passé et pris dans de grands bols où l’on émiettait le pain avec du lait, ce qui donnait un braillon qui vous tenait au ventre pour de bon. Ainsi lestés, partaient les faucheurs, à la rosée, dans les prés où la faux, savamment affûtée (entsiapiée) allait bon train. Les bons faucheurs ont le geste ample et sûr et rasent le sol sans y toucher, les moins aguerris, la plantent en terre et il n’y a plus qu’à rectifier le fil de la lame à la pierre à fusil, (dervin-derva) dans un sens et dans l’autre, pierre, qui avec le couteau, ne quittait pas la poche du pantalon du travailleur.
          Les foins abattus, le groupe des hommes s’en revenait se mettre à table pour le premier déjeuner de neuf heures. Là, les attendait la soupe de millet, le millet n’étant pas comme on pourrait le croire, la graine de ce nom, mais celui donné en Bresse à la farine de maïs, non grillée, contrairement aux « gaudes », qui elles, proviennent des grains de maïs préalablement passés au four avant la mouture, et sont demeurées en Bresse, un plat régional incontournable dont la mode perdure. La soupe de millet cuite au lait, en bouillie savoureuse, vous tenait bien au corps, par dessus le braillon du matin. Après la soupe, on sortait ce qui restait de la soupe au lard de la veille, une belle tranche de lard salé dont le gras se tartinait sur une large tranche de miche, et pourquoi pas, une belle rutia (tartine) de fromage vieux
          Le soleil levant allait jusqu’à midi, sécher suffisamment les andains frais coupés, pour, qu’à la fourche, hommes et femmes, retournent l’herbe, afin qu’après-midi, elle soit bonne à mette en resses.
          Le pré s’ornait sur toute sa surface, de gros rouleaux de foin sec ramené d’une longueur de râteau, à deux, chacun de son côté, selon qu’il soit gaucher ou habile de sa main droite, en rangées de gros bigoudis, pour la mise en bottes que les hommes viendraient prendre à grands coups de fourche, portées à bout de bras, les femmes se contentant de râteler derrière, pour faire place nette sur le pré. 

Nous avons tous connu ces généreuses et joyeuses journées de fenaison où l’on sue sang et eau sous l’implacable chaleur de Juin, sans oublier de rire et conter des blagues pour égayer l’assemblée. Il ne fallait pas grand temps pour mouiller sa chemise et le rire aidait à oublier la peine qu’il fallait prendre.
          A bout de bras, les hommes portaient haut les ballots d’herbe sèche, jusqu’au char où souvent une femme les récupérait à brassées. J’ai souvent vu ma mère à cette tâche durant la guerre, où les hommes partis, il fallait que le travail se fasse sans eux. Le foin était foulé aux pieds, tassé et rangé de part et d’autre de la plate forme du char pour être ramené au fenil. La charge était maintenue bien serrée par une énorme corde qui en faisait le tour. Gare ! une charretée qui verse, tout est à reprendre, botte par botte, tout comme le sont, en haut du fenil, tous les ballots, redonnés à bout de fourche à celle ou celui qui, aveuglé de poussière, devra, une fois de plus, les ranger l’une après l’autre, bien serré pour en faire tenir le plus possible. 

 Un fenil bien plein, c’est le fourrage assuré pour tout l’hiver, tout comme les pommes soigneusement triées au grenier, les pommes de terre sur les claies, et tout ce qui se garde et s’engrange pour assurer la subsistance des hommes et des bêtes, pour l’hiver à venir.
          Dans ce travail des foins, mon rôle était plaisant. Bien sûr, je devais râteler, mais ça s’apprend et ça n’est pas si dur, mais surtout, je devais rester piquée devant la charrette pour faire tenir tranquilles, les lourds bœufs pacifiques et résignés, afin qu’ils n’ébranlent pas le char au risque de déséquilibrer l’ouvrier par une chute qui pouvait tuer son homme. Ma tâche était surtout, de chasser les mouches et les taons dont ils étaient littéralement couverts. Ils étaient pour cette raison, enguirlandés de jolies franges rouges du plus bel effet, et comme à cet âge heureux, tous les contes vous sont permis, je m’inventais des rôles de princesse sauvant le minotaure de la morsure d’êtres malfaisants et les prés étaient un royaume.
          Sans le savoir, nous gardons en nous, par ces petits riens accumulés à notre insu, le parfum des choses passées.

À MARENDE
       
Descendons sur terre.
          Par quel miracle, je vous le demande, les femmes de la Bresse, au nombre de deux dans la maison où j’habitais, pouvaient-elles aller du champ aux fourneaux avec une telle aisance ? Lâcher le râteau et servir dans la demi heure qui suit, un repas savoureux, cuit à point, et renouvelé tous les jours que Dieu fait… A la table de la maison des Cornets, il y avait chaque jour festin… Festin de saveurs, de couleurs, d’abondance. Les légumes frais cueillis du jardin n’ont rien à voir avec ceux du super marché de notre époque, surtout s’ils ont pris l’avion ou le bateau pour parvenir jusqu’à nous, les nôtres n’avaient que la cour à traverser.

Ça n’était pas la soupe au lard tous les jours, mais presque et c’était tellement bon, avec le chou frisé, les carottes croquantes et le cochon du saloir nourri des choux-raves et des patates de nos champs, de farine et de petit lait, mis au sel comme on sait le faire en Bresse, avec tous les aromates qu’il faut, à tel point, dit l’Histoire, que les romains eux-mêmes, après avoir découvert notre Gaule, venaient chercher chez nous leurs salaisons.
          Comment réussissaient-elles ce miracle d’avoir à midi, la marende à point, alors qu’elles étaient aux champs. Ma grand-mère sans doute, devait rester de garde près du feu… 

Les bressans sont durs à la tâche, mais il ne faut pas leur en conter à table. Venture devait son énergie à la quantité et la qualité de la nourriture qu’il trouvait chez lui. La journée, pendant les travaux d’été, ne comportait pas moins de cinq repas. Après celui de midi qui suivait les deux déjeuners du petit matin et de neuf heures, de retour des champs, c’est vers quatre heures qu’il fallait remettre la table, avec un grand seau de fromage blanc et les fraises de Juin, à foison, après le saucisson ou le pâté et les grosses miches blanches, coupées en larges tranches épaisses, soit le gauté dont j’ai déjà parlé, lourd pain de seigle et de maïs qui vous collait au palais, puis à l’estomac pour un bon bout de temps, pain fait à la maison qui se gardait frais toute la semaine (ou presque). Il faut bien convenir qu’il fallait avoir faim pour se contenter de gauté rassis. 

Durant les années de guerre (39-40), les femmes de la maison faisaient le pain. Il ne fallait pas, ce jour-là, venir se mettre dans les jambes de ma grand-mère. Je les vois encore, la mère et la fille, brassant laborieusement au fond d’une maie de bois, le lourd mélange de farine et d’eau. Ce n’était pas le travail des hommes, tout ce qui touchait à la cuisine incombait aux femmes. D’un format plutôt moyen, comment ma petite mère pouvait-elle déployer autant d’énergie pour le bien de tous, sans se départir de sa bonne humeur, une qualité sûrement génétique, car il fallait peiner à n’en plus pouvoir pour venir à bout de la pâte jusqu’à ce que les bulles du levain viennent crever à la surface.
          Les hommes avaient pourtant un rôle à tenir dans l’affaire. C’est Venture qui chauffait le four. Cela ne s’invente pas, il avait sans doute appris à le faire de son père. De la qualité de la chauffe dépendait toute la réussite de l’entreprise. 

Il fallait d’abord, de pleines brassées de fagots qui flambent d’un coup, chauffant rapidement les briques du four et laissant peu de cendres, derrière la porte de fonte refermée. Le four était attenant à la ferme elle-même ce qui est rare, par crainte du feu, ils sont souvent isolés, loin des corps de bâtiment.
         Pendant le temps de chauffe, le boules de pâte mises à lever dans des benons, avaient doublé de volume et c’est là que Victorine, femme vive et sans âge, toujours vêtue de noir du tablier au fichu dont la pointe effleurait le front, portant comme toutes les fermières de ce temps, le deuil éternel de tous les parents, oncles et cousins décédés avant elles, c’est là, disais-je, qu’elle donnait sa pleine mesure d’efficacité. Il fallait la voir, à la volée, jeter sur la longue pelle de bois, le contenu des corbeilles, les enfournant vivement les unes derrière les autres, jetant à l’aveugle derrière elle, les benons vides qui valsaient dans toutes les directions. Il fallait refermer la gueule du four au plus vite pour ne rien perdre de la chaleur.
         Et le miracle se renouvelait toutes les semaines grâce à ces deux fées qui tenaient la maison. La pâte inerte devenait pain blanc, croquant, tout chaud… Ah ! les tartines de beurre frais sur le pain sortant du four ! Si l’on a connu ce bonheur, on en conserve la saveur, sa vie durant. La tournée de pain se faisait souvent le samedi pour l’avoir fraîche le dimanche , c’était la coutume alors, de ferme en ferme à son tour, de fournir au curé, le pain béni de la messe.
         Lorsque la chaleur était tombée, Victorine et Irma renouvelaient le miracle en cuisant sur des feuilles de chou vert, des tartes à la courge quand c’était la saison, à s’en pourlécher les babines, ou autres tartes au quemeau (fromage blanc battu avec des œufs, dessert typique de la Bresse). J’ai eu dans cette maison, une enfance de conte de fée grâce à elles.
         Dans les recettes extraordinaires de Victorine, il y avait le chou, le chou confit à la graisse de volaille, qui cuisait des heures sur le poêle à trois trous, dans une marmite de fonte noire dont le tiers au moins s’enfonçait à même le brasier. Je pense que là est le secret de la réussite de ce plat, dont elle ne s’occupait d’ailleurs pas, à part d’y planter une ou deux fois, une cuillère en bois pour touiller l’ensemble. Je n’ai jamais retrouvé dans les essais que j’en ai fait, la couleur et la saveur de ce légume caramélisé dans la graisse, un plat tout bête qui se faisait à la grâce de Dieu.

LE QUOTIDIEN
       
Victorine faisait le pain, le beurre et les fromages. Le jour de marché du village était le vendredi, elle se mettait en chantier la veille. La baratte de la maison était rectangulaire, perchée sur des pattes de bois assez hautes pour qu’au moins, on ne s’y casse trop vite le dos, à tourner la manivelle. Mère et fille s’y mettaient à tour de rôle et j’étais, moi aussi, invitée à participer à la manœuvre, ce que je trouvais assez amusant, pourvu que ça ne dure pas trop longtemps, tout comme je devais, chaque soir, tourner l’écrémeuse après la traite. J’agaçais ma mère en chantant, pour me donner du cœur à l’ouvrage, une chanson en patois assez osée pour mon âge : Yon, dô, tra, quatre, mon tchu taque.
          - Tu ne peux pas chanter autre chose, disait-elle vertement !
          Maman me parlait toujours dans un français très pur, elle avait été très bonne élève à l’école, et toute sa vie de paysanne, au service des siens, s’est intéressée à tout ce qui se passait dans le monde qui l’entourait, piochant dans le Larousse à chaque questionnement, mais j’étais bercée par les savoureuses tournures du patois local, petite musique que j’enregistrais sans le savoir, et que l’âge me restituerait, presque intact. 

Rien ne se perd dans une ferme, le babeurre allait aux cochons et aux poulets à engraisser. C’est dans la petite pièce attenante à l’huteau où se prenaient les repas, que se faisait le tri de la crème pour le beurre et du caillé pour les fromages, par l’indispensable écrémeuse dont je tournais la manivelle en chantonnant.
          - Yon, dô, tra, quatre,
          Les trappes de caillé s’en allaient fermenter à la « chambrette », curieusement orientée au sud-ouest pour qu’il y règne la température le plus tiède possible pour une bonne fermentation. Cette pièce abritait tout ce qui pouvait être un récipient, de grès ou terre émaillée, (les trappes) où se façonnait le caillé, et s’égouttaient les fromages, des récipients que Victorine, dans l’effervescence du travail, enjambait allègrement lorsqu’ils lui barraient le passage, au lieu de les pousser un peu dans les coins. 

Elle allait le vendredi, vendre le beurre frais façonné dans des moules de bois figurant une vache laitière, avec les oeufs de la semaine, mis en sécurité sous un lit dans un crebeuillon (petite corbeille) qu’il fallait transporter comme le Saint-Sacrement lui-même.
         Venture attelait la jument rousse à la carriole de couleur noire, égayée de quelques traits de couleur jaune vif (un luxe pour l’époque). L’équipage ne manquait pas d’allure ! On allait rencontrer les habitants du village, se saluer, causer entre commères et aller boire entre hommes, un canon au bistrot, (ou deux ou trois) puisque c’était chacun sa tournée… Le cheval connaissait le chemin si le conducteur avait du mou dans les rennes pour le retour.
         Victorine pouvait causer et acheter quoi ? Un peu de mercerie peut-être, le café et le sucre qui n’étaient pas produits à la ferme, et souvent, des bonbons pour moi qui ne manquait de rien. Les marchés ont disparu de nos villages, les paysannes ont autre chose à faire que vendre les produits de la ferme. Les temps ont changé, personne de nos jours, même les plus courageux, ne pourrait abattre le travail que faisaient ces femmes, et de plus, le cœur content…. 

Le jour du marché, à table, c’était invariablement la soupe de haricots mi-mûrs ou secs. Elle se cuisait longuement sans dommage. Pour le dimanche, afin de changer un peu de l’éternelle soupe au lard, on achetait un pot au feu (la soupe au ) et c’était presque un luxe. De retour à la maison, après le marché ou la messe, il fallait très vite troquer ses vêtements propres contre les guenilles de travail pour reprendre les tâches multiples. Après la pâtée des poules, et avoir abeurré les cayons (nourri les porcs), les femmes à qui ces travaux incombaient, journellement, s’installaient dans la chaude atmosphère de l’étable où, la tête appuyée aux flancs de la bête, sur un tabouret à trois pieds à l’équilibre précaire, le seau d’aluminium coincé entre les genoux, il fallait, à deux mains et en cadence, traire les laitières, l’une après l’autre, en se gardant des coups de queues dont elles ne sont pas regardantes, harcelées comme elles le sont, par des armées de mouches.
          Qui n’a pas essayé de traire une vache, ne sait pas la poigne qu’il faut pour le faire. Savez vous qu’elles retiennent leur lait si la trayeuse ne leur plait pas… Je le sais, ayant tenté de le faire, mise à pied d’œuvre par ma petite maman qui m’avait pourtant donné une bête garantie « gentille », la vache y avait donc mis du sien et je n’avais pas été performante pour autant. 

A toutes ces tâches quotidiennes, il faut ajouter le jour de lessive, non, pas le lundi, c’est jour de marché à Louhans, la grande ville, n’importe quel autre jour de la semaine fera l’affaire, pourvu qu’il fasse beau pour sécher les draps. Vu le nombre de lits occupés dans la maison, c’est toutes les semaines que revenait la paire de draps raides d’empois, qu’il fallait tordre à grand peine pour essorer.
         Tout se frottait à la main, à la brosse en chiendent dans un baquet le plus grand possible sur une planche de bois, lourds pantalons de velours ou de coutil bleu tâchés de terre et de fumier avec les chemises épaisses aux pans immenses. Ils étaient cinq hommes à la maison avec le père, voyez la montagne de linge sale à empoigner à chaque fois. Trop petite à l’époque, j’étais exclue de ces corvées, mais je gage que c’est plusieurs jours d’affilée que se faisait la bua (sans doute un raccourci du terme bouillir, puisque l’on faisait bouillir à pleins feux sur un poêle en plein air, de grandes lessiveuses de tôle galvanisée). Les draps surtout posaient problème, dans leur toile de lin, raides comme la justice elle-même, que la mère et la fille devaient empoigner chacune d’un bout, pour les tordre et les essorer du mieux qu’elles pouvaient après les avoir rincés à la mare ou à la rivière plus lointaine, ce qui faisait du jour de lessive une véritable expédition. Il fallait alors un homme pour atteler le cheval au char de bois où brinqueballaient les bassines et aller jusqu’à la culée, à l’orée du village, pour atteindre la rivière, corvée que par sa belle humeur, ma mère transformait en balade charmante.  

Et le ménage alors ?
         Le ménage attendra. Croyez-vous qu’en dehors d’un coup de balai quotidien dans l’huteau, à cause des miettes et sur la galerie que possèdent toutes les maisons bressanes sous l’auvent de leur toit, les fermières aient du temps de reste pour le ménage ?
         D’abord, il n’y a pas ou peu de meubles, quelques armoires verticales que la poussière n’atteint pas, et des lits à rouleaux. A la ferme, on gardait le ménage pour le jour du Seigneur, avant d’aller à la messe de onze heures, messe où l’on ne se rendait pas si ce dimanche était un jour de repas de cousins. On respectait beaucoup les liens familiaux, et si une famille vous avait invités, il était impératif de « le leur rendre ». On se hâtait alors de faire la maison propre pour « recevoir ». Préparer un bon repas, ça demande du temps et quand on reçoit ensemble, les oncles, les tantes, les beaux-parents et la nichée des enfants, on fait mieux et plus que d’habitude. Est-ce bien raisonnable de commencer une telle journée, par le ménage en plus ? C’est pourtant ainsi, que dans l’effervescence, tandis que l’on mettait au four les poulets de Bresse, on se hâtait d’emporter la poussière au dehors en battant les torchons, que l’on poudrait d’ocre rouge les carreaux de terre cuite du sol et astiquait à vive allure les vieux bois des armoires qui brillaient de contentement.

LA TABLE
       
Ah ! ces repas de fêtes ! On faisait souvent coïncider les grandes réunions familiales avec la mise à mort du cochon, un cochon élevé à la maison, bien gras, nourri des chaudronnées de patates et de rutabagas que cuisait Venture, à côté du four à pain où était la chaudière, c’était un monument de fonte posé sur quatre pattes hautes, ouvrant la gueule par devant pour engloutir les bûches, au lieu de la plaque classique du poêle à bois, sur le dessus où s’insérait un énorme chaudron avec son couvercle. On pouvait y faire cuire à la fois, des dizaines de kilos de pommes de terre et de choux-raves. Ils étaient écrasés ensuite en purée à l’aide d’un outil spécial, sorte de pilon emmanché longuement pour échapper aux brûlures de la vapeur de cuisson.
          Au moins ce cochon là, on savait ce qu’il avait mangé et de quoi était faite sa bonne graisse bien rose. 

Lucullus lui-même serait effrayé par le menu du repas de cochon traditionnel des bressans ! Comme il ne fallait rien laisser perdre, cela commençait par :
          - Le pâté de tête, dans sa belle gélatine tremblotante enrichie de vin blanc, à laquelle le persil mis à profusion donnait une belle couleur verte (j’y reviendrai.)
          - Suivie du bouilli. Les cottis étaient cuits en soupe, mais les jours de fête, les légumes restaient pudiquement aux cuisines. On n’exhibait sur le plat, que quelques carottes pour faire joli, avec les cornichons (en provenance du jardin, mis en bocaux sur place, puisque tout provenait du potager)
           - Puis venaient les boulettes de viande à la sauce tomate. On prélevait sur le hachis des pâtés confectionnés avec les foies et les gorges, de quoi faire un beau plat de ces grosses boulettes enrobées de crépinette, rissolées de tous côtés au four.
           - J’allais oublier le mou. Ça ne peut pas attendre. Le mou, c’est les poumons du cochon. Le boucher qui a fait le sacrifice de la bête, souffle dans la trachée pour les tenir gonflés d’air. Ils étaient découpés en petits morceaux et il fallait bien tout le savoir-faire culinaire des grand-mères, pour donner à la sauce au vin rouge toute la saveur possible à l’aide des lardons frits et des petits oignons, pour faire passer cette chair mollassonne, tout juste bonne pour les chats.
           - Suivait le boudin, le délicieux boudin noir fait du sang de la bête dont on empêche la coagulation par un ajout de vinaigre et un touillage vigoureux, au fur et à mesure qu’il gicle dans un récipient, spectacle d’horreur qui reste inoubliable lorsqu’on a eu assez de curiosité pour y assister… La fabrication de ce plat reste, elle aussi inoubliable pour qui en a suivi le déroulement. Dans un nuage de vapeur d’eau brûlante, imaginez le nettoyage de toutes les viscères de l’animal, rincées à n’en plus finir, à l’aide d’un gros entonnoir posé d’un bout, puis le remplissage du mélange de sang frais, riz oignons à profusion, graisse hachée menue, à entonner sur des longueurs de boyaux, enroulés sur eux mêmes, pour qu’ils soient repris d’un coup à l’aide d’une perche de bois et jetés à la cuisson dans les grandes lessiveuses qui servent à la bua. De cette abominable patouille sortira un délice, après avoir été tronçonné en portions pantagruéliques et frit à la belle graisse blanche. 

Ce jour là, pas de légumes, rien que de la salade verte qui succèdera au rôti pris dans la rouelle, soit ce jour là, obligatoirement six plats de viande qui seront chacun espacés d’un bon moment de causette à tue-tête pour se faire entendre de toute la tablée et dominer le vacarme. Cela nous mènera jusqu’à cinq heures, pas plus… Il sera temps de s’en retourner traire les vaches. Même les jours de fête, c’est le travail qui commande. 

- Et comme dessert ?
          Après le fromage de gruyère, dit « grand fromage » ou le fromage vieux ou frais, il y aura la traditionnelle tarte au quemeau - le quemeau, intraduisible en toutes langues, mêmes latines, est une tarte au fromage blanc, sel, sucre et œufs battus ensemble. Comme il est de bon ton en Bresse de réparmer (économiser) le plus possible, les fermières qui comptent leurs œufs préférant les vendre au marché pour en tirer bénéfice, en mettront juste ce qu’il faut pour colorer en étalant au mieux la pâte, pour avoir deux tartes au lieu d’une, ce qui n’était pas toujours réjouissant pour le palais. Mais il y avait ce qu’il fallait dans celles de Victorine, et encore plus dans celles d’Irma, qui puisait à pleines louches dans la jatte de crème.
          -A’lleu ma fâ bien bouina ta têtra, Irma, disaient les connaisseurs.
          Il fallait bien un café pour faire passer tout ça, et la « goutte » qui donne du cœur au ventre. Cette « goutte » était celle de la maison évidemment, provenant de la vigne de bérégnon que le pépé s’obstinait à garder. Ces quelques rangs de vigne au dessus d’un talus, donnaient une infâme piquette que seul un bressan aguerri pouvait ingurgiter. C’était un vin de Noah, cépage maintenant interdit, après que l’on eut découvert que cet alcool contenait du méthanol nuisible à la santé dit-on, ce qui ne décourageait pas certains d’en consommer à pleines lampées et les laissait vifs et gaillards jusqu’à un âge très avancé.
          - Te vu pô na gouttâ ?
           
Toutes les occasions de rencontres étaient bonnes pour trinquer.
           Les bressans que j’ai connus, Dieu ait leur âme maintenant, mettaient un point d’honneur à vider leur verre sans faire la grimace, poussant l’hypocrisie jusqu’à dire :
           - A’ll ma fâ bien bouina ta goutte Venture, en se raclant les moustaches… 

Pour une dame, c’aurait été inconvenant de boire la goutte, il était même de bon ton de « faire un peu de façons ». Ma grand-mère paternelle, la Guillaude, s’y risquait pourtant, disant : « que ça faisait du bien de s’en jeter un dans le corniaulon », le corniaulon étant, vous l’avez deviné, le fond du gosier où passe forcément tout ce qui vient de la bouche.
          La Guillaude était une sacrée gaillarde !
          Aux Cornets, les femmes de la maison ne buvaient pas la goutte, mais il y avait toujours, pour les dames, sur les étagères de la chambrette, de grands bocaux de merises qui coloraient en rouge l’alcool dur et en faisaient un sirop délicieux, dans lequel elles se conservaient longtemps.
          Le travail commande. Il n’était pas une réunion de famille qui outrepasse les fatidiques cinq heures pour la traite des vaches, heure à laquelle il fallait ajouter le temps de retour à la maison, souvent jusqu’à la commune voisine. 

Ces tablées du dimanche, où l’on sortait « le linge », étaient bruyantes et joyeuses, tout comme l’étaient toutes les réunions de corvées, qui rassemblaient les voisins, se donnant mutuellement la main pour scier le bois après les coupes, les foins et surtout les moissons qui réunissaient une quarantaine de personnes autour des machines à battre, mais ce jour mérite à lui tout seul, son chapitre.
          Les réunions de famille se faisaient principalement à la fin de l’année, autour de la Toussaint, pour parler de ceux qui étaient partis, ou au printemps, autour des premières communions ou des baptêmes, hélas trop rares dans notre famille.
          L’été, il n’y avait pas de temps à perdre à table. Le travail pressait et le temps surtout, était le maître d’œuvre. Tout dépendait du temps qu’il allait faire. La terre glaise de Bresse devenait vite de la terre à potier s’il pleuvait trop et rendait les labours impossibles. Il fallait attendre le court répit que laissent de l’un à l’autre, les travaux des champs, pour se rencontrer entre cousins.

LES MOISSONS
      
Juste après les foins, il fallait entamer les moissons. D’abord les avoines dont les fines graines mûrissaient plus vite que les têtes serrées des épis de blé, si harmonieusement rangés les uns sous les autres, blottis contre leur tigre nourricière, suivies des orges destinés au bétail, avant de passer aux champs dorés, ondulant comme une mer blonde et silencieuse.
         Mon grand-père faisait aussi du seigle (pour le gauté). Comme toute petite, je trottinais souvent derrière lui, il m’avait amenée à ce champ en pleine floraison, et j’avais été subjuguée par la beauté de ce gigantesque tapis de fleurs blanches, enserré dans un écrin de buissons touffus. Je lui dois ainsi la révélation de la beauté de nos campagnes à laquelle je suis restée fidèlement attachée, où, du printemps à l’automne, puis à l’hiver, un spectacle permanent et changeant, de couleurs et de formes, est offert à ceux qui savent voir. 

Dans les champs de blé ondulant sous la brise, la faucheuse mordait à belles dents, faisant craquer la paille sèche. Comme pour les foins, les faucheurs avaient, à la force des bras, à tailler un passage autour des buissons. La machine laissait derrière elle un andain plus dense que celui des foins, andain dans lequel les ramasseurs, à l’aide d’une faucille, formaient des gerbes rondes. Derrière les hommes, venaient les femmes et les enfants, dont j’étais, qui, tordant ensemble deux poignées de tiges, confectionnaient les liens posés sur chaque gerbe, que les hommes reprendraient pour les en ceinturer, le genou fermement posé dessus pour les lier avant de les dresser debout, par cinq ou six, en faisceaux, comme les armes après la bataille. Rentrer la moisson ou la fenaison à sec, avant que vienne l’orage, fréquent en été, annoncé à la fin du jour par un méchant nuage noir sur un ciel éclatant, est chaque fois, une bataille à remporter.
         - Dépatsin nous, dépatsin nous !
         Sur les traces de Venture, il fallait toujours se dépêcher. Finir de manger pour aller au champ, pour rentrer et sortir les bêtes, hisser les moissons sur le char devant lesquels les bœufs et les chevaux reprenaient leur attente, ne témoignant leur impatience que par de brefs mouvements des membres pour chasser les piqûres des taons, ou de grands mouvements de crinières, sagement contrôlés.
         Il fallait se dépêcher d’en finir avec une tâche pour en reprendre une autre, plus urgente encore… Prendre l’orage de vitesse mettait sur le flanc hommes et bêtes.
         Le dernier champ coupé on « prenait le renard ». Ça n’est pas très net dans ma mémoire. C’était pour les adultes, faire croire aux enfants, que l’animal restait tapi sous la dernière gerbe, et qu’il fallait au plus vite, l’attraper par la queue. Victoire sans pareille pour celui qui l’aurait eu, car Renard sait mieux que personne se dissimuler aux yeux des humains. Pas le moindre Isengrin ne se serait risqué dans un champ ou il y avait tant d’effervescence ! 

Les moissons terminées, c’était enfin le moment de se mettre à table avec tous ceux, voisins, parents et amis qui avaient « donné la main ». On ne lésinait pas sur les bouteilles de vin de bérégnon, ni sur la goutte, avec tout ce qu’il fallait sur la table, de mangeaille, miracle journellement renouvelé par la fermière qui va aux champs et prend à peine le temps de devancer les autres pour aller mettre la table, où tout serait prêt à temps. 

Viendrait alors à l’occasion des moissons, la plus belle des tablées qu’aurait à organiser la maîtresse de maison, le jour du battage. Elle ne sera pas seule ce jour là, il lui faudra bien l’assistance de toutes les bonnes volontés, parentes ou voisines, qui, dès le matin, se mettraient à l’ouvrage, pour équeuter tout ce que le jardin pouvait contenir de haricots verts, puisque ce serait la pleine saison, avec tous les beaux légumes de Juillet, plumer et vider les poulets, dépouiller les lapins à mettre en civets, barder les rôtis, égoutter les fromages blancs, effeuiller les salades, et tout ce travail sournois de cuisine, qui prend tant de temps et passe inaperçu… Sans oublier la confection de toutes les tartes au quemeau qui seraient nécessaires. Ils seraient bien une quarantaine à table…

LE BATTAGE
       
Après les moissons, la machine à battre, tirée par sa chaudière à vapeur ou traînée par les chevaux, se mettait en place à l’aurore. Elle ferait ainsi le tour des fermes, d’un coin de la commune à l’autre, escortée de ses mécaniciens en combinaisons bleues maculées de cambouis, qui devait en assurer le bon fonctionnement depuis la chauffe démarrée au petit jour, jusqu’au passage de la dernière gerbe avalée par les grandes mâchoires de bois que nourrissaient les servants juchés aux flancs de la machine, dénouant les gerbes de leurs liens avant qu’elles ne s’engloutissent dans le ventre du monstre grondant, les grains s’en allant sagement se jeter dans la gueule grande ouverte des sacs de jute d’un côté, tandis que la paille, broyée s’entassait de l’autre. 

Le spectacle de la machine à battre était fascinant pour les enfants que les adultes houspillaient. Ce n’était pas le moment de se mettre dans leurs jambes.
         Les hommes les plus forts portaient les lourds sacs de grains jusqu’au grenier, fermement campés sur leurs jambes, ils se jetaient sur la nuque des sacs de cent kilos, fiers de montrer leur force. N’était pas porteur qui le voulait. Il fallait que la nature ait doté ces bressans d’un sacrée combinaison de muscles et de charpente osseuse, pour tenir sans faiblir une telle charge et la hisser jusqu’au grenier balayé de frais, où le grain allait sécher tout l’hiver, trésor des fermes qui assurerait la pitance de la maisonnée.
         Mon père qui était aussi meunier, était de ceux-là. J’en garde un vif souvenir et une grande admiration.
         Les plus jeunes étaient envoyés au « paillis ». Ils récupéraient la paille rejetée en énormes fourchées et s’en allaient un peu plus loin dans la cour, former la meule de paille dont l’importance témoignait de la qualité de la récolte. Ce travail se faisait dans l’épaisse poussière du « ballot », les résidus des cosses blutés par la machine qui renvoyait dans les sacs un grain tout net, bien propre, qui serait malgré tout repris pendant l’hiver par le « grand van », le tarare que possèdent toutes les fermes, tarares qui sont devenus de nos jours, aux profondeurs des avant-toits des maisons, potiches à géraniums…
         Le ballot faisait autour de la machine, un nuage épais, à n’y pas tenir, dont la bonne humeur des porteurs de paille ne se souciait pas, plaisantant bruyamment, sans lâcher le manche de la fourche. Gare aux filles qui portaient à boire sur place aux hommes en sueur ! Elles courraient le risque de se faire rouler dedans. C’était le rôle des femmes et des filles les plus jeunes, d’aller porter à boire. Ronde incessante ! Pour tenir le coup dans la poussière, la chaleur et le bruit, un canon bien frais était le bienvenu. Il va de soi qu’il s’en buvait beaucoup de ces « canons » et qu’à la fin du jour, il y aurait bien des hommes « pompettes ».

Pendant ce temps, aux cuisines dans la chaleur des feux poussés au maximum, les femmes rôtissaient, touillaient, préparaient les civets. Sur de longues tables improvisées sur des tréteaux, les draps de lit servant de nappes, le couvert avait été mis pour 30 à 40 personnes. On allait chercher la vaisselle chez la voisine, s’il en manquait.
         Il fallait que ce repas, qui était la récompense de l’effort fourni par tous, soit digne du mal qu’ils s’étaient donnés. Le menu, s’il n’était pas aussi lourd que celui du repas de cochon, comptait obligatoirement une viande en sauce (lapins sacrifiés en nombre) et le rôti de cochon ou les poulets qui eux aussi mouraient pour la communauté fraternelle…
         Ainsi, de maisons en maisons, les mêmes plats se retrouvaient puisque chaque ferme puisait dans ses réserves qui étaient identiques. Seule changeait l’habileté de la cuisinière.
         Bien sûr, on n’échappait pas à la tarte au quemeau, et ces repas étaient de vraies fêtes, arrosées et bruyantes car c’était à qui causerait le plus fort pour dominer le vacarme du guttural patois local. 

A midi, il ne fallait pas trop traîner. La machine mise en veilleuse grondait sourdement, le temps de laisser les hommes souffler un peu, mais si la moisson était importante, tout l’après-midi serait nécessaire pour en venir à bout, il fallait quelques fois compter deux jours.
         Un coup de sifflet à toute vapeur rappelait tout le monde à la tâche, et le grand jeu reprenait. 

Je vous laisse imaginer, dans la pierre d’évier, taillée dans la masse et heureusement grande, avec sa rigole d’écoulement qui crachait dehors ses eaux grasses, (récupérables pour les cochons) la montagne de vaisselle dont il fallait venir à bout. Je me souviens d’ailleurs que les femmes se relayaient à la vaisselle qui n’arrêtait pas de tout le jour au fur et à mesure que les plats vides revenaient de la table, pour être garnis au second tour, et la ribambelle de verres sales qu’ils fallaient tenir propres pour les allers et venues de tous ces gosiers desséchés de poussière.
         Les cuisinières prenaient-elles le temps de manger ? Je n’en suis pas si sûre. S’octroyant à peine le temps de s’asseoir un moment, elles le faisaient à tour de rôle, à la volée, sans se départir d’une constante bonne humeur, car on n’arrêtait pas de plaisanter et de rire autour des fourneaux poussés à pleine puissance dans la chaleur de l’été. La formule « mouiller sa chemise », prenait, les jours de battage, tout son sens au dedans comme au dehors de la maison. 

Ainsi cette bonne humeur, malgré la fatigue, se retrouvait-elle à toutes les tables de « corvées » quand on allait chercher le voisin pour un travail à faire en commun qui nécessitait plusieurs paires de bras, travail qui serait toujours rendu en retour. On ne se faisait jamais prier et ces échanges cimentaient la réalité de cette fraternité du travail partagé.

L’AUTOMNE
       
Les foins au fenil, les moissons au grenier, l’enchaînement des travaux à faire reprenait avec les labours, si la terre n’avait pas trop séché, il allait falloir penser à remettre en terre les « blés d’hiver ». La terre non plus, autant que les hommes, ne s’accorde pas de temps de repos.
         C’est à la charrue à un seul soc, que Venture attelait « la rousse », une belle jument à la robe fauve qui était sa fierté, et partait aux labours avec deux de mes oncles. Jules, l’aîné, ayant épousé Marie et parti en fiautre (beau-fils) dans la propriété de celle-ci, il restait à la ferme Marcel et Roger. Ils ouvraient dans les champs hérissés de chaumes, de profonds sillons dans la lourde marne de ces terres argileuses qui ne s’en laissent pas conter par le temps, soit qu’elles se détrempent sous les trop fortes pluies, où se dessèchent ne sachant pas retenir l’eau.
         - Hue, Dia, Holà ! A tous échos, retentissaient dans les champs, les jurons sonores et les encouragements pour le cheval à ne pas dévier de son sillon, le juron le plus utilisé étant le « milliard de Dieux », c’est dire qu’à lui tout seul Dieu ne pouvait pas grand chose au travail de la terre. Qu’y pourraient faire un milliard de Dieux appelés à la rescousse ? J’ai cru pendant longtemps, à les entendre dans les champs, que les laboureurs se contentaient d’en appeler vingt, jusqu’à ce que je découvre dans les écrits, qu’il ne s’agissait pas du nombre vingt, mais de l’adjectif vain, c’est à dire inutile, incapable, ce qui entérine cette autre formule bien connue « aide-toi, le ciel t’aidera » donc, que les laboureurs ne doivent compter que sur la force de leurs bras. 

Après les labours, venait la herse, puis le rouleau, pour aplanir proprement « les piattes ». Dans leur sagesse instinctive, les paysans bressans avaient bien compris qu’il fallait à cette terre trop lourde, des rigoles d’assainissement de part et d’autre du double sillon tracé par la charrue. Ainsi plantait-on de cette manière, les champs de pommes de terre, piochés à la main, tout comme le maïs, lui aussi « renterré »… Les conducteurs des tracteurs qui passent maintenant dans les champs travaillés à plat (à cause du gros matériel de récolte), drainés par dessous par de coûteuses canalisations, débarrassés des contours des buissons pour s’étendre aussi loin que porte le regard, peuvent-ils imaginer, pour les plus jeunes, la somme de travail manuel qu’ont fourni ici, sous leurs pas, les bras de leurs ancêtres ?
         Je me réjouis pour eux que la modernité leur ait apporté le confort et une plus grande rapidité d’exécution. Le travail de la terre était pour nos anciens, une véritable galère, à laquelle ils se soumettaient de bonne grâce, parce que c’est ainsi que travaillaient leurs pères. Ils pouvaient difficilement imaginer le bond en avant qu’apporterait la mécanisation de l’agriculture en quelques années.

LA FIN D’ANNÉE
       
Après les moissons, il restait à engranger tout ce que la terre avait donné, notamment les pommes de terre, autre trésor à mettre de côté pour l’hiver. A la maturité, il avait d’abord fallu les débarrasser (à la main) des doryphores qui se les disputaient aux hommes, puis les arracher à la fourche, les ramasser une par une, toujours à la main et de corbeille en panier, les ramener elles aussi sur le grenier bien sec ou dans les caves où elles seraient à soustraire à la voracité des rats. Elles seront dégermées quand il le faudra et partagées entre les hommes et les cochons durant tout l’hiver. Une variété délicieuse, à la chair blanche, d’une saveur incomparable pour la purée, a disparu de nos tables. C’est la Belle de Fontenay.
         La purée ! Rares sont maintenant les ménagères qui se donnent la peine de « passer » une purée maison. C’est à vous décourager lorsque les petits enfants vous disent préférer la purée en poudre qui reste collée au palais, et d’un tour de cuillère en bois, se fait en cinq minutes… Comment s’y reconnaître dans les super-marchés, parmi ces patates anonymes, qui sont devenues, à four, à frites, ou tout-venant et vous laissent perplexes devant le choix à faire… 

Au temps des récoltes, il y a le maïs, un puissant et bon gros maïs dont on a perdu jusqu’au souvenir. Seuls, les anciens comme nous l’auront connu. Il est remplacé maintenant par les maïs américains semés à la volée, serrés les uns contre les autres comme des fourrages et à peine plus gros qu’eux, mais porteurs d’épis en quantité, récoltés en machines qui font en un jour, le travail que nos anciens mettaient une semaine à terminer. 

Le maïs d’alors, était semé en piattes, grain par grain, en rangées bien ordonnées où il y avait place pour un homme pour passer récolter l’épi à la main. Il restait assez d’espace entre les tiges pour y planter, de trois pas en trois pas, des poignées de haricots cocos ou flageolets qu’on laisserait mûrir et sécher sur pied, qui, après récolte, seraient battus au fléau par les hommes, sur l’aire de la cour, autre trésor à garder pour l’hiver et la soupe du vendredi.
         De loin en loin, on y plantait aussi de belles courges vertes à chair blanche qui deviendraient énormes et n’avaient rien à voir avec les potirons rouges de maintenant.
         C’est donc un par un et à la main que seraient détachés les épis mûrs, des solides tiges porteuses. Ils étaient le plus souvent blonds, à gros grains dorés, quelque fois rouges ou bizarrement tachetés de grains gris bleu, toujours empanachés de leur chevelure frisée, qui constituaient pour la petite fille que j’étais, de véritables poupées sans visage que l’imagination pouvait aisément créer. Pour les jeunes garçons qui n’avaient pas droit au tabac et voulaient faire comme les grands, la barbe de maïs était mise à sécher au soleil et fumée en cigarettes. Fallait-il avoir envie de se rendre malade ? 

Les épis de maïs ramassés à la corbeille, étaient déversés dans la grange en une véritable montagne, qui seraient en soirée « dépouillés » en commun. Les tiges restaient à sécher au champ, sur pied, ce qui constituerait la penecha, mot intraduisible, qui ne décrit que cet état de dessèchement. La penecha, coupée à la serpe serait, elle aussi, mise en gerbes comme celles des moissons, dressées comme elles en faisceaux que le gel de l’hiver viendra durcir. Les vaches sauront s’en contenter en fourrage, on ne laisse rien perdre ici et tout fait ventre, disent le bressans… Il fallait mâcher longtemps pour en venir à bout, mais la patience est dans la nature des vaches.

LES VEILLÉES
       
Les premières veillées de la fin de saison, se font après la soupe du soir, on va « dépouiller le treuqui ». Cela se fera entre nous, gens de la famille, grands et petits, puis, une fois de plus, on fera appel aux voisins, si le tas est trop gros.
          Le travail n’a rien de difficile, il suffit d’arracher à l’épi, les plus grosses des feuilles de l’enveloppe d’une belle matière solide et nervurée, pour n’en laisser que quelques unes retroussées en haut du canaillon. Nouées ensemble, elles serviront à pendre les épis sous les profonds avant-toits des fermes bressanes, initialement conçus pour ce séchage, où ils pourront passer l’hiver ; ainsi restent-ils en plein vent, bien au sec. Enfilés sur des barres de bois, on les dépend au fur et à mesure des besoins, ils donnent aux fermes perdues dans les étendues des champs, l’apparence de grosses grappes de fruits mûrs. 

Les soirs de dépouille, cernant le tas de maïs, toutes les chaises de la maison sont réquisitionnées, avec les tabourets à trois pieds qui servent à la traite des vaches. Les feuilles de maïs volent joyeusement. On gardera les plus blanches et les plus propres pour en faire des litières craquantes, (la trequeuilla) cousue entre deux pans de tissus à carreaux blancs et bleus qui iront dans les hauts lits bressans, ces lits apportés en mariage, où Venture et Victorine, tous deux de belle corpulence ont tenu toute la vie que Dieu leur a accordée, sur 130 centimètres de large, retombant l’un sur l’autre à chaque retournement…
         - Pusse te don ! (pousse toi donc) a dit plus d’une fois ma grand-mère à son rondouillard époux à qui il aurait bien fallu un lit pour lui tout seul. La fatigue aidant, l’étroitesse du lit conjugal ne les empêchait pas de dormir. 

Les veillées de dépouille étaient une fois de plus une occasion de se retrouver entre voisins et plutôt que rester lésant (sans rien faire) ce qui est inconvenant en Bresse – on s’occupait les mains. Les derniers ragots allaient bon train avec de savoureux commentaires, jamais méchants. Les bourguignons ont l’humour acéré et la pertinence des propos était étonnante de justesse.
         Le travail fini, tout le monde passait à l’huteau en ramenant sa chaise, pour se mettre à table autour de la grosse miche de pain blanc, dont chacun se taillait une tranche avec le couteau sorti de sa poche de culotte, avec le saucisson, la tête de cochon ou la tranche de lard froid. Un bon coup de vin rouge là dessus, puis le café et la goutte et on s’en retournait dans la nuit, chez soi. Les fermes bressanes, toujours isolées, bien que voisines sont souvent distantes les unes des autres de son petit kilomètre. 

Les fermes de ce pays sont toutes chapeautées de ces profondes toitures dont les pans d’avant-toits écrasent les bâtiments. C’est qu’il fallait de la place au grenier pour faire tenir toutes les récoltes et la profondeur des galeries, je l’ai déjà dit, servait au séchage du maïs décorant les maisons de si jolie façon. Je me rappelle avec émotion du bien-être ressenti lorsque j’étais gamine, à chaque intrusion dans ce grenier spacieux aux poutres rassurantes où les senteurs de fruits mûrs et des céréales, s’entremêlaient… D’un côté, les blés dorés en couche épaisse que Venture allait aérer à la pelle de bois, de l’autre, les maïs déjà égrainés, à la main. Les hommes verguaient le trequi, ils laissaient dépasser du siège sur lesquels ils travaillaient, une pelle de fer sur laquelle ils raclaient le canaillon pour en faire tomber les grains, grains qui seraient repassés au grand van (le tarare) avant d’être portés au moulin pour la mouture.
          A part, il y avait les pommes et de délicieuses poires fondantes qui promettaient des tartes et des compotes jusqu’au printemps. 

Là était le trésor du grand-père. Comment ne pas être fier der ce travail tiré de tant de bras qui avaient donné toute leur énergie. Je ne me lassais pas d’aller respirer le grenier. C’était pour la maisonnée, l’assurance d’avoir son pain quotidien tout l’hiver. Venture était tout simplement heureux du travail accompli. Là était sa récompense. Petite fille, lorsque je trottinais derrière lui, je ne pouvais le comprendre, maintenant ça n’est pas sans émotion que je l’entends dans ma mémoire, chantonner en sourdine… car il chantait ! Le dimanche matin, c’était sans doute sa manière à lui de célébrer le jour du Seigneur, il prenait son bâton et faisait le tour de ses champs, surveillant la levée des jeunes blés, la rectitude des labours, repérant les taillis à couper, le bois à faire…
         - Tourlourou !… Sur ses gros sabots de bois, Venture faisait le tour du propriétaire. Il pouvait redresser sa courte taille et gonfler sa bedaine ! … Le petit vacher, loué à sept ans, avait réussi à la force de son âge, à rassembler autour de la maison qu’il avait reconstruite de ses mains, toutes ces récoltes, ces jardins soigneusement entretenus, ces arbres fruitiers généreux qu’il avait plantés, tout ce qu’il fallait pour nourrir bêtes et gens, qui, tous, dépendaient de lui. 

L’hiver allait venir. Pensez- vous qu’on allait en finir avec les travaux des champs et s’accorder un peu de repos ? Pas du tout ! Il restait pour les jours d’hiver les buissons à tailler en couchant en dessous, les branches entremêlées pour en faire un taillis inextricable que le bétail ne pourrait franchir, fagoter le petit bois pour faire « prendre » le feu, mettre de côté les grosses vernes et la charmille pour les bûches moyennes et choisir « à la tête des tronches », les plus grosses branches de chêne pour le bon bois de chauffage.
         Pour faire le bois, pas de tronçonneuses hurlantes et efficaces. Ce travail se faisait presque en silence au gouilla (à la cognée), dans le grincement des dents de la scie que les hommes tiraient à deux, pour les branches les plus grosses, à la détro, la hache longuement emmanchée, et toutes les serpes et hachettes possibles pour les branches plus petites, après qu’à la force des bras, on eut abattu un grand chêne.
         Chaque maison avait sa parcelle de bois où les taillis fournissaient de quoi se chauffer tout l’hiver, un travail qui se faisait une fois de plus, à la main et en mouillant sa chemise.
         Il fallait pour cela, attendre les gelées et ne pas oublier ses mitaines. On brûlait sur place les fines ramures pour s’y chauffer un peu les mains aux doigts éclatés de gerçures.
         Pour rentrer le bois, un fois de plus on organisait une corvée avec les voisins, une occasion de se remettre à table ensemble dans la bonne humeur du partage de la peine et du plaisir. 

La dépouille terminée, dans les travaux d’hiver, il fallait encore compter le délire des fafieules. La mesure qui servait dans toutes les fermes, était « le double » entendez le double décalitre, une solide pièce de bois cintré, cerclée de fer comme un tonneau. On mesurait ainsi tout ce qui se mettait en sac pour être transporté, à la vente ou chez le meunier.
         C’est donc à pleins « doubles », pour occuper les soirs de veille, que Venture déversait sur la longue table de l’huteau qui tenait bien ses douze personnes côte à côte, une montagne de fafieules à délire, entendez en bon français : des haricots à trier. Les petits cocos blancs et les flageolets verts, plantés entre les pieds de maïs, récoltés à sec, avaient été frappés au fléau sur la terre battue de la cour où les oncles accordaient leur cadence et devaient ensuite être triés, grain par grain à la main bien entendu. Par petites poignées, on détournait les poussières, les haricots tachés, noircis ou déjà gâtés, les petits cailloux et les herbes séchées pour ne laisser que les plus beaux qui seraient vendus à la ville. On mangerait les autres et les moins appétissants iraient cuire avec les patates et les rutabagas de la chaudronnée des cochons. Rien ne se perdait.
         Les haricots faisaient une montagne blanche sur la toile cirée, mais en s’y mettant tous, on en viendrait à bout, surtout si des fermes voisines, on était, une fois de plus, venus nous aider. Et l’on se remettait à table sur le coup de onze heures, avec la miche et le saucisson, dans la bonne humeur et les bruyantes conversations. 

N’y avait-il donc jamais de repos ? De vraies veillées où l’on poserait enfin un moment sur son giron, des mains inactives ? Eh bien, pas tout à fait. Aux hommes incombait la réfection, voire la confection de tout ce qui était, corbeilles, crebeuillons et benons, qui s’usaient rapidement tant l’utilisation qu’on en faisait était intensive, aux femmes, les sempiternels raccommodages.
         Si les voisins descendaient à la veillée, lorsque tous les travaux de récolte étaient enfin terminés, c’était pour se faire, entre hommes, une bonne partie de tarots ou une couinchée, jeux où l’on abat ses cartes sur la table, en jurant fort comme derrière les manches de charrue.
         Les femmes, elles, n’avaient pas pour autant le droit de poser sur leurs genoux des mains lasses, non, elles avaient encore à tricoter pour tous et tous les hivers à venir, des paires et des paires de chaussons et de chaussettes inusables, dans un mélange de laine brune et de coton solide, pour faire face à l’usure des sabots. A la maison, je l’ai dit, outre le père, il y avait quatre garçons. Elles n’étaient pas trop de deux, mes courageuses, pour faire face à l’ouvrage. 

Ainsi cliquetaient allègrement, dans le cercle des femmes, où l’on rapprochait ses genoux pour être à portée de voix, tant le jurons des joueurs explosaient à la table voisine, les jeux d’aiguilles à chaussettes, pointus des deux bouts, qui permettent de tricoter en rond, de formidables cache-pieds aux talons savamment diminués, qui tenaient bien au sabot.
         J’ai moi aussi dû faire l’apprentissage du tricot des chaussettes, avec une lenteur d’exécution, qui a mené ma pelote de laine brune, tout au long des chemins au temps où je gardais les vaches de mon grand-père, sans pour autant venir à bout de mon ouvrage. Avec le recul, ce temps me paraît être le plus agréable de mes jeunes années, années de liberté au fond des prés, avec la chienne Kiki qui m’enveloppait de son amour et je n’étais pas peu fière d’avoir à commander cinq ou six grosses bêtes qui filaient doux devant mon bâton levé. 

Ah les bressanes ! Avec les bretonnes qui font aux champs le travail des hommes partis en mer, y a t-il meilleures travailleuses, plus solides ménagères, promptes à s’atteler à toutes les tâches, voire aux poignées de charrue, si les hommes étaient à la guerre ? Je ne sais, mais tout comme celle de bronze du monument aux morts de la ville de Louhans, si joliment dressée sur son sabot, nos mères et nos grand-mères méritent la reconnaissance de nos générations, à qui elles ont laissé, leurs recettes de cuisine, leurs dessus de lits de dentelle crochetée à la main, les torchons inusables de leur trousseau, et, dans la profondeur des armoires aux motifs de bois entrelacés, tant de piles draps encore tissés du lin de la maison, roui sur place, des draps cousus à la main par une couture de milieu, comme étaient faites elles aussi à la main, les chaudes couvertures de laine dans la satinette rouge, avec la savante tapissière qui connaissait toutes les maisons du village, la Jeanne, qui y restait des jours entiers, y amenant son métier et son savoir-faire, tandis que les potins allaient bon train, tant qu’on tirait l’aiguille par dessus et par dessous, dans un dessin invariable. 
         Les femmes n’en n’avaient jamais fini avec le travail, car à la veillée, lorsqu’il ne restait plus rien à trier qui se garde pour l’hiver, on pouvait se mettre au vin cuit, peler des tonnes de poires et de pommes, à mijoter longuement, sans parler des confitures et des conserves de l’été, mises de côté qui avaient mobilisé tant d’heures d’épluchage, rangées en bocaux, dont la cuisson se faisait en plein vent, dans les lessiveuses qui servaient à tout.
         Il restait encore à faire tout le raccommodage des culottes de courtil bleu qui restaient prises aux ronciers ou aux barbelés des clôtures, sur lesquelles on ajoutait aux pièces, d’autres pièces si la première avait lâché. Tout se reprisait si l’usure avait fait jour au talon de la chaussette, au coude du gilet de laine, au bout de la mitaine… Pendant la guerre de 39/40, j’ai vu ma mère pour cause de pénurie de tissu, retourner tous les cols et les poignets des chemises, pour aller jusqu’au bout de l’usure et de l’économie qu’il fallait faire sur les textiles.
         Avec ces tâches ingrates de raccommodages inévitables, les jeunes filles et les jeunes femmes avaient tout de même un plaisir accordé : c’était celui de se broder un trousseau. Certes, c’est encore un travail, mais tout de même un plaisir, celui de s’occuper un peu de soi. Ainsi les draps de ma mère portent-ils son nom au point de croix ou de bourdon, en rouge vif ou en blanc, draps que je conserve comme des reliques au fond des armoires restées en place. La plus chère à mon cœur, sans doute la moins belle et la plus abîmée par le temps, où les vers ont creusé de véritables lucarnes, étant celle de mon arrière grand-père, Pierre François, le meunier dont c’était l’unique bien avec le lit apporté par son épouse Josette, que je n’ai jamais connus. Elle a été achetée, d’occasion, un écu, dans une salle des ventes et je ne la laisserais repartir pour rien au monde. 

- Tourlourou !…

Mon souvenir d’enfance le plus doux, est sans contexte l’écho de ce refrain que bourdonnait Venture, le long des piattes fraîchement levées à la pelle. Tout comme la ménagère se trouve satisfaite d’avoir rangé sa maison, il avait rangé cet espace de terre, bien à lui, durement acquis à la force de ses bras, qui d’années en années, s’était rempli de promesses de récoltes et les avait tenues...
         Mon grand-père qui n’avait pas trois sous dans son porte-monnaie de cuir râpé, à fermoir de métal, dans son coeur était riche de tout ce qu’il avait fait, de la vraie richesse que procure le travail accompli et l’amour de la terre qu’il pouvait laisser à ses fils.

 

L’une de ses petites filles : LA YANNE

 

 

1 Victorine Boully

2 Marcel Vuillot

3

4 Bonaventure Vuillot

5

6 Paulette Vuillot

7 Eliane Cannard

8 Roger Vuillot

9 Irma Vuillot

10 Henri Cannard

11 Rose Vuillot

12 chienne KiKi